Les montagnes russes de l’Abeille et la Blette

Avec l’été vient le temps des fêtes foraines – vous avez vraiment cru qu’on allait évoquer les vacances ? – et qui dit fêtes foraines, dit manèges et attractions pour amateurs de sensations plus ou moins fortes. Chez l’Abeille et la Blette, c’est un peu comme si la fête foraine durait depuis près de 8 mois. Sans les churros et les barbes à papa, d’accord ! Mais avec des montagnes russes et sûrement les plus sensationnelles qui soient. C’est d’ailleurs souvent l’image avec laquelle nous répondons à la fatidique question « Et sinon, tout se passe bien ? C’est pas trop dur ? ». Émotionnellement et physiquement, nous avons l’impression d’être embarqués dans un petit chariot qui grimpe puis dégringole, grimpe encore, semble se stabiliser puis finalement pique du nez pour s’emballer et remonter la pente. Nos cœurs montent et descendent mais restent bien accrochés. Nos tripes aussi sont solides. Parfois, on s’en étonne, enfin surtout moi qui, dans l’histoire, reste le maillon le plus sujet au stress.

Ces dernières semaines n’ont pas échappé à la règle du petit chariot – monte, descend, monte, descend, monte (bis) (ter) – la chaleur et la fatigue cumulées permettant d’accélérer le rythme du refrain.

La récolte des abricots terminée et les bouteilles de nectar rangées, nous avons cru pouvoir souffler. Ou plutôt, reprendre un rythme plus classique, fait de semis, repiquages, récoltes, binages, paillages, arrosages, etc. Il faut imaginer le chariot roulant tranquillement sur une portion bien horizontale. A ce moment-là, nous avions aussi géré la crise des surplus courgettes-concombres avec succès. Qu’est-ce qu’une crise de surplus de courgettes-concombres ? C’est quand les plantes atteignent un bon gros pic de production et que l’offre surpasse la demande. Inutile de préciser que quand nous croulions sous les courgettes, les autres producteurs du coin aussi… Bref, nous avions des courgettes sur les bras! Heureusement, nous avons profité de la visite de Pascale et Jean-Paul, les parents de François, pour exporter en Franche-Comté, quelques dizaines de kilos de courgettes et de concombres. Le volume de courgettes revenu à la normale, le petit chariot était en pleine remontée!

S’en est suivie la première récolte de pommes de terre – les Mona Lisa, les Désiré se font encore… désirer.  Le rendement s’est avéré très correct voire très bon par rapport à nos prévisions. Hop, un peu plus haut sur les montagnes russes ! Pour pousser la griserie et le taux de bonne humeur, j’ai réalisé une belle performance – appelée ici marinade – en rentrant Goldi après une des 3 sessions de récolte. Hilarité générale! Le seul dégât à déplorer reste la légère déformation d’une brouette – que nous trouvions déjà de piètre qualité. Le haut des montagnes russes nous allait décidément bien !

Et puis, ils nous ont envahis. Nous les avions vu arriver, évidemment. Près de notre cinquième section de culture, juste à l’angle, tout près de l’électrovanne. Nous avions tenté de gêner leur progression. Premier pipi dans un violon et zéro pointé. Ils ont commencé leur travail de sape, efficace et implacable et notre moral a dégringolé sévère. Eux, ce sont les criquets. Jiminy, sa famille, ses amis, les amis de ses amis, les amis des amis des amis… en un mot, toute la clique !

Nous avons tout tenté, enfin dans la limite du possible et du raisonnable pour des maraîchers bios – le Decis balancé en hélicoptère, on oublie! Le savon noir – peut-être qu’ils n’aimeront pas le goût ? – aucun effet ! Le purin d’orties – ça pue le purin d’orties et ça repousse pas mal d’insectes – eux, ils s’en fichent ! Le purin de tomates alors ? Niet.

On s’est évertués à réfléchir et eux, ils continuaient à manger. Ou plutôt à se gaver, comme dans un buffet à volonté quand on en veut pour son argent et qu’on s’en rend presque malade. Ils n’ont pas été malades, nous presque. Après les premiers repiquages de chou chinois détruits en un temps record, un carnage sur celui des salades et leur progression au niveau des poireaux et des choux déjà bien grandis, nous nous sommes résignés à ouvrir notre porte-monnaie et à acheter du filet anti-insectes. Le filet est arrivé en même temps que les quelques 400 choux que nous devions repiquer – normalement cela devait se faire en deux vagues mais le pépiniériste connaît aussi des couacs apparemment. Hourra, malgré tout, les choses se coordonnaient bien ! Nous nous sommes donc attelés au repiquage, rendu carrément fastidieux avec la pose du filet mais quand il faut, il faut. Remontée en flèche du petit chariot des montagnes russes !

Nous pensions avoir sauvé les meubles, géré la crise. C’est à ce moment-là qu’il a commencé à faire chaud, très chaud. Vigilance orange pour la canicule. Le chariot a entamé sa redescente, doucement mais sûrement. Cette fois-ci, c’est François qui a sonné l’alarme, un dimanche soir, de retour de l’arrosage. « Ça se fait encore bouffer… et avec la chaleur… » Quelques mots qu’on a mis de côté parce que ce soir-là, nous avions mieux à faire : nous faisions des pizzas dans notre four à bois avec nos amis boulangers. Le lundi, je me suis perdue sur les petites routes ardéchoises en allant chercher Adrien, ancien collègue devenu ami depuis déjà un bon bout de temps. La phrase de François était de côté. Et puis, le soir venu, nous sommes allés arroser nos repiquages, ceux que nous pensions bien à l’abri sous le filet. Je crois qu’on peut dire que ça fait partie des plus belles chutes de moral. Entre la canicule et les criquets qui se terrent dans le sol, les choux n’étaient plus si nombreux. Face à ce triste spectacle, c’est un bon cocktail d’émotions: colère, dépit, abattement. Ajoutez à cela la fatigue et la chaleur… Sur la route de la maison, François m’a dit « je crois que je pourrais en pleurer ». On n’en était pas loin, effectivement. Puis il a été moins poète « en fait, c’est comme pisser dans un violon et ensuite se le retourner dessus ». L’image nous a fait sourire jaune mais comme toujours, le chariot a remonté la pente. Avec un peu d’élan. Parfois, c’est les copains, super enthousiastes qui le donnent. Adrien est de ceux-là. Il était là et c’était bien! Il y a aussi les clients sur le marché, qui reviennent parce que « les légumes sont aussi beaux que bons, que les haricots sont vraiment délicieux. » Il y a ceux qui nous font rire aussi. En parlant d’Adrien venu avec moi au marché « Ah bah vous avez un stagiaire maintenant ? Je suis pas sûr qu’il faut que vous le gardiez hein ! Regardez, il pense qu’il y a 700 grammes de poirée et y’a même pas 350 grammes ! Vous le payez cher ? ». D’ailleurs, au marché suivant « Et le stagiaire est plus là ? C’est pas mes remarques qui l’ont fait fuir j’espère ! ».

Si les remarques pouvaient faire fuir les criquets, ils seraient bien loin de nos jardins depuis le temps que nous les maudissons! Mais, malheureusement, ils sont toujours là et nous songeons sérieusement à recommander du filet… Malgré tout, nous avons aussi continué à cogiter et nous préparons notre plan de bataille. Pas d’inquiétude, vous serez mis au courant en temps voulu ! Si les criquets tirent toujours notre petit chariot vers le bas, l’obtention de la mention Nature & Progrès pour nos légumes nous a fait remonter en flèche ! C’est quand même une sacrée reconnaissance du travail fourni jusqu’ici… criquets ou pas criquets !

Et puis il y a les baignades du soir, la vue toujours aussi belle sur les Alpes, la visite des Tribolo, les prises de vue de la ferme en drone – merci Seb! –  les chaises longues  offertes par mes parents, les chasses au trésor avec Adrien – notre meilleure trouvaille reste  une pelle! – les réserves de fruits qu’on fait pour l’hiver… Il y a aussi eu la  visite de notre ami Camilo, ses coups de main, le J9 et sa brocante dans le jardin, ses « faut rien lâcher, rien ! » et enfin… il y a cette pluie ! Attendue, espérée, vénérée. Celle qui va faire du bien aux plantes, au sol et à notre réserve collinaire. Celle qui m’aura permis de prendre le temps de vous raconter un (petit) bout de nos montagnes russes quotidiennes, de cette belle aventure qui secoue, secoue fort…

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